Du latin confidentia « con » (ensemble) et « fidere » (se fier), et de l’ancien français « fiance » (foi), la confiance est selon le Petit Robert une espérance ferme, l’assurance de celui ou celle qui se fie à quelqu’un ou quelques chose. Tout est dit ou presque dans cette définition et l’étymologie de ce nom féminin. Et si il est un lieu, un environnement où la confiance est le maître-mot, c’est bien en bateau, et ce d’autant lorsqu’on navigue à deux.

L’on a coutume d’entendre que dans une course en double, les co-skippers sont deux solitaires qui cohabitent, se croisant seulement au changement de quart. Ce n’est pas faux… mais ce n’est pas vrai non plus ! Déjà, toutes les manœuvres s’opèrent obligatoirement à deux. Car le double en mer, c’est d’abord une affaire de couple, fondée sur un aspect essentiel : la confiance. Un peu comme quand sous la pluie et sur l’autoroute, vous dormez à côté du conducteur… beaucoup quand vous allez vous allonger alors que votre coéquipier seul sur le pont est à la barre d’un engin qui porte plus de 400 mètres carrés de voilure… à la folie, quand les affaires se corsent et que le bateau dévale les vagues, de nuit dans un sifflement usant, le barreur ayant pour mission principale, d’éviter de partir en « vrac » avec le risque de se (et vous) mettre en danger ! Dans ces moment-là ce qui prédomine, c’est le sentiment de sécurité vis-à-vis de l’autre et du bateau.

La confiance ça se construit…

« On parle ordinairement de confiance pour désigner l’attitude que l’on a à l’égard de ceux que l’on pense connaître suffisamment pour en prévoir le comportement futur » peut-on lire dans la revue L’enseignement philosophique. « En ce sens nous faisons confiance aux personnes qui nous sont « bien connues », qu’une longue fréquentation nous les aient rendues familières, ou que nous soyons doués d’une faculté d’observation et d’analyse d’une particulière acuité rendant possible une appréciation plus rapide. Alors nous savons, ou nous sentons plus ou moins confusément de quoi telle personne est capable, quels sont ses penchants, ses manières de voir et de faire. Sans doute cette connaissance nous conduit-elle parfois à faire preuve de méfiance plutôt que de confiance ; mais l’une étant simplement le contraire de l’autre, le principe reste le même : il s’agit de se prononcer sur ce que telle ou telle personne dira ou fera, compte tenu de ce qu’on la voit dire ou faire présentement, et de ce qu’on l’a vu dire ou faire antérieurement ». Le grand explorateur Jean-Baptiste Charcot le consentait à demi-mots en 1928, écrivant notamment lors de son impitoyable expédition au Groenland : « J’éprouvais pour cet officier une sympathique confiance, qui s’accentua dans la suite de nos rapports… » N’empêche, tout était dit. Oui, cette confiance se découvre, s’apprivoise et se construit… En bateau et à fortiori en course, les situations où celle-ci est juste indispensable sont légions. Prenons un exemple, presque aussi évident que de donner la main à un jeune enfant quand on traverse sur un passage piétons ! Imaginez-vous en train d’être hissé à plus de 25 mètres dans le mât pour contrôler le gréement ou réaligner l’aérien qui fait des siennes. En fait, votre vie tient à cette drisse de quelques millimètres nouée à votre baudrier. Déjà, se tenir à « l’espar » qui vous secoue tel un prunier est un exploit ! Et vaut mieux éviter de regarder en bas… Un, il faut avoir confiance dans la solidité du cordage ! Deux, dans le gars qui a fait quatre tours autour du winch avec la fameuse drisse ! Question de confiance, dans le matériel, la préparation, la machine et l’homme ! Des moments comme celui-ci où la confiance se doit d’être mutuelle et partagée, il y en a 24 heures sur 24 et quinze jours durant. Que ce soit lors d’un affalage de voile d’avant où si vous n’êtes pas parfaitement coordonné, soit la voile de la taille d’un immense duplex passe à l’eau… voire pire, vous pouvez y laisser un doigt en ouvrant le coinceur du piano ! N’empêche, la confiance omniprésente dans les relations humaines, se laisse difficilement enfermer dans les affres de la théorie. Elle est partout. Doit s’installer, se maintenir… et ne surtout pas s’étioler, sous peine de se transformer en méfiance. Eric Bellion et Sam Goodchild, l’équipage de COMMEUNSEULHOMME, qui ont disputé la Transat Jacques Vabre entre Le Havre et Itajai au Brésil en savent quelque chose. Pour Eric « la confiance c’est central et essentiel ! Quand tu vas te coucher et que tu laisses la barre à l’autre, si tu n’es pas dans cet esprit, tu ne vas pas vraiment dormir. » Ça tombe bien, Sam ne dit pas autre chose, mais va plus loin. « La confiance pour moi, c’est le plus important. C’est d’abord une question de sécurité, comme de veiller sur l’autre. » Car on le sait, en double, la tendance est de se laisser griser, aussi souvent par manque de lucidité. Trop pousser le bateau, se mettre dans le rouge pour gratter quelques milles pendant que son alter ego tente de récupérer en bottes et ciré, sur un bateau qui penche secoué comme un prunier, font partie du jeu excitant de la régate. Et sans parler de rivalité, si cette confiance s’étiole puis s’altère, ça peut mal se terminer ! C’est tout le fonctionnement à deux qui en pâtit… et ça peut dégénérer, sur la performance du bateau, sur les choix stratégiques, sur la vie à bord, sur l’entente du couple… et ça peut même devenir la guerre.

A couteaux tirés !

C’est une histoire invraisemblable… mais véridique, la seule semble t-il dans les annales de la course au large… un scénario de série B qui aurait pu très mal se terminer. Dans les années 85, la Mini Transat se coure aussi et encore en double entre la Bretagne et les Antilles. Sur l’un des bateaux de la course - 6,50 mètres seulement - dont la surface habitable n’excède pas trois mètres carrés, tout va encore bien, les deux amis ayant ce rêve en commun de traverser l’atlantique en course. Mais rapidement les choses se gâtent. L’équipage commence à ne plus être en phase. Ce n’est même plus un problème de confiance mutuelle mais de cohabitation. Et c’est le début de ce qui va devenir un enfer dans une sorte de huis-clos alizéen, sans échappatoire. Le duo en vient à se haïr, jusqu’à se battre… à coups de couteau. Et comme cet ustensile à bord est plus qu’indispensable, toujours à portée de mains et parfaitement aiguisé, je ne vous fait pas un dessin !
Revenons à nos moutons. La confiance à terre ou en mer, c’est aussi de pouvoir se reposer sur l’autre, au propre comme au figuré. A interroger les skippers qui ont disputé la Transat Jacques Vabre et ont déjà l’expérience du Vendée Globe, tous tiennent exactement ce discours, limpide en théorie. C’est notamment François Gabart, le dernier vainqueur du Vendée Globe, qui de façon très pragmatique explique : « la grosse différence entre le double et le solo, c’est que tu peux t’appuyer sur une autre personne, et du coup pouvoir à des moments te reposer complètement. Quand tu es en solo, tu ne lâches jamais véritablement. La confiance là, elle est aussi dans l’équipe qui a préparé ton bateau. Tu es en permanence à l’écoute du moindre écart de route, du moindre bruit suspect… En double en revanche, tu peux te permettre de décrocher. Mais lâcher prise n’est possible que si tu as une parfaite confiance dans ton coéquipier qui est sur le pont. Tu ne peux pas te permettre de dépenser ton énergie à ce moment-là. Si tu n’as pas confiance, tu la gaspille, tu ne récupères pas, et pire tu peux devenir méfiant. Bref, la confiance, c’est plus qu’essentiel ! »

Et sur COMMEUNSEULHOMME ?

Eric Bellion le rappelle : « cette confiance, elle se créé, s’établit, s’entretient, s’alimente. » Il a raison ! COMMEUNSEULHOMME, c’est son bateau, son projet et le Vendée Globe, ce n’est plus un rêve mais une réalité. Eric a roulé sa bosse, mais n’a pas le pédigrée de nombre de ses futurs adversaires, régatiers professionnels biberonnés au Pôle Finistère Course au large de Port La Forêt, où COMMEUNSEULHOMME est basé. Au début, il aurait plutôt fait confiance à un marin autour de la cinquantaine - ce genre de type aux yeux délavés, aux cheveux bouffés par le sel et qui ne comptent plus les traversées de l’atlantique mais seulement les Cap Horn. Des mercenaires qui ont tellement bourlingué que plus rien ne les surprend. Mais il a préféré comme co-skipper un « gamin ». L’Anglais Sam Goodchild (en français bon enfant !) est l’un des grands espoirs de la course au large, avec la spontanéité et l’enthousiasme de ses 25 ans, mais déjà une expérience de vieux loup de mer. Pourtant, tout diffère au prime abord : âge, trajectoires, culture, langue, objectif… Pourtant, les deux navigateurs sont plus qu’en phase. Eric ne tarit pas d’éloges pour Sam. « Il possède aussi les trois H : humanité, humour et humilité. Du coup notre entente et cette confiance mutuelle progressent à chaque instant, mais ce n’est pas pour autant qu’on ne se dit pas les choses. On parle sans le moindre sous-entendu et en toute franchise ». Et pour bien construire cette confiance, il n’y a pas que l’enchaînement et la répétition des manœuvres jusqu’à l’automatisme, les débriefings techniques… Il faut aller plus loin. Les deux complices ont donc travaillé avec un coach mental pour raboter les petites tensions inévitables, pour améliorer la communication, pour mieux comprendre l’autre, toujours dans le but de progresser, sans oublier de prendre du plaisir, ce plaisir qui nourrit aussi la confiance. Sam Goodchild a tout d’une perle rare. Avec sa retenue toute british, il le dit : « j’ai été accueilli comme dans ma famille. Eric m’offre une formidable opportunité. Je me régale dans ce projet car je suis très impliqué, et je vois que l’on m’écoute beaucoup, qu’on me fait confiance. Nous avons tout à apprendre, et c’est fantastique d’être dans cette équipe, avec des gens qui ont envie de progresser, tout ça sous l’œil expert de Michel Desjoyeaux. » Justement, le double vainqueur du Vendée Globe n’a guère hésité quand Eric Bellion est venu frapper à la porte de Mer Agitée, l’écurie de course au large du plus titré de tous les marins en solitaire. Pour lui aussi évidemment « la confiance à bord en double, c’est indispensable. On est à deux pour les manœuvres et pour un certain nombre de décisions, et le reste du temps on est seul. On ne peut pas se reposer et s’endormir facilement si on est toujours à se demander si celui qui est sur le pont ne fait pas n’importe quoi, ne vacille pas à la barre, reste vigilant sur tout ce qui se passe autour. Oui, c’est indispensable d’avoir confiance dans l’autre… C’est vrai dans ces recherches de repos et de sommeil, et ça l’est aussi dans l’exécution d’une manœuvre, car on ne fait pas à deux exactement la même tâche. Pour que la manœuvre se passe bien et rapidement, il faut que chacun soit complémentaire de l’autre, et c’est à ce prix là que les choses sont fluides. »

Michel Desjoyeaux : « Avoir confiance en soi pour avoir confiance en l’autre »

« Ensuite il faut aussi pour avoir confiance dans l’autre, que les tâches soient réparties en fonction des singularités et des compétences de chacun. Il faut se connaître suffisamment pour connaître ses propres limites et celles de l’autre, pour être capable d’y palier sans atteindre les siennes. Pas facile ! Et quand les profils sont différents, quelqu’un qui arrive en étant demandeur, à la limite ce n’est pas à lui d’être bon, mais à toi d’être à la hauteur. Et du coup ça te pousse dans tes retranchements et ça t’oblige à réfléchir différemment, par ce que tu ne peux pas fonctionner comme tu en as envie, et comme lui est capable de le faire. Effectivement, il faut qu’il ait confiance dans ce que tu peux lui apporter. Et toi il faut que tu aies confiance dans ce qu’il est capable de digérer. Tout l’enjeu est d’être sur la même longueur d’onde, d’avancer en natation « presque » synchronisée. Car le but est que celui qui apporte quelque chose, soit toujours un petit peu en avance sur l’autre, et ce afin de le tirer vers le haut… mais sache aussi savoir ralentir si il sent qu’il se noie « au sens figuré du terme ». La difficulté enfin, c’est d’avoir suffisamment confiance en soi pour avoir confiance en l’autre. De toute façon pour faire du solitaire, il faut cette indispensable confiance en soi. Ce sont des choses qui ne s’apprennent pas du jour au lendemain, qui se travaillent seul et à plusieurs. Le double permet d’acquérir cette confiance ».

Les mots pour le dire :
Espar : c'est tout ce qui touche au gréement, donc le mât, la bôme, les outrriggers (sortes de cannes à pêche faisant office de barres de flèche afin de maintenir le mât).

Affaler : descendre une voile qui était en place pour la ranger.

Michel Desjoyeaux : double vainqueur du Vendée Globe en 2000/2001 et 2008/2009