Par Didier Ravon

Ça va très bien ! Après onze jours de course, j’ai battu mon record du nombre de jours en solitaire et je prends mon rythme de tour du monde. Je sais que la course est encore très longue… Là je suis en train de sortir du Pot-au-Noir, et j’avance à 9,7 nœuds. Le temps est encore couvert, il fait lourd (près de 34 degrés dans le bateau), le vent est très variable, mais je commence à apercevoir des trouées à l’horizon. Je suis super content car le bateau est nickel. La job list est à jour, et tout ce qui a cassé (taquet, écoute de gennaker, vit de mulet…) est réparé. François Gabart m’avait dit avant le départ aux Sables. « T’inquiètes pas, sur un Vendée Globe, tu n’as pas une journée où tu ne dois pas bricoler, réparer un truc ». Je confirme. Je vais pouvoir me reposer et me concentrer sur la navigation. Ce qui m’inquiète un peu, c’est que contrairement aux premiers qui sont passés sans s’arrêter, la ZCIT (Zone de Convergence Intertropicale) descend avec nous. Je fais donc du Sud autant que peu. Je m’oblige à naviguer « pépère » mais en même temps, je veux absolument rester avec le petit groupe qui est avec moi. Savoir que l’on n’est pas seul est rassurant, mais nous sommes tous tiraillés entre l’envie de rester groupés et celle d’attaquer. Ces bateaux sont extraordinaires mais complètement fous ! Les mecs devant, ce sont des extraterrestres ! Quand je suis sous petit gennak avec 1 ris dans la grand-voile, eux sont sous grand gennak et grand voile haute. Je ne sais pas comment ils font !

J’ai aussi fait mon premier départ à l’abattée cette semaine. Franchement c’est un truc qui fait peur, mais paradoxalement, cette expérience m’a totalement rassuré. J’en avais déjà fait un avec Sam lors de la Jacques Vabre il y a un an, mais Sam était à la barre et c’est surtout lui qui avait géré. Là, je dormais quand le pilote a décroché. Il y avait 25 nœuds de vent et j’étais sous GV 1 ris et gennaker de brise au portant. Ça bombardait. Le bateau a abattu, s’est couché, puis a empanné. La nuit était noire, et je ne savais plus où j’étais. J’étais déboussolé. Impossible de me rendre compte dans quelle direction allait COMMEUNSEULHOMME, où était le vent, et le bateau était à l’horizontal sur l’eau. Je ne me suis pas affolé. Je me suis dit « Eric tu te calmes, tu te calmes ! », j’ai mis mes chaussures, ma lampe frontale, et je suis sorti sous le pont. J’ai choqué la bastaque, puis les écoutes, remis la quille dans l’axe, fait le ménage… puis réinitialisé le pilote automatique. C’était quand même bien chaud !

N’empêche je suis super heureux. Je ne vois pas le temps passer, mais ça reste compliqué de dormir. Moi je dors un max la nuit. Je branche ma minuterie sur 20 minutes, puis si tout va bien encore 20 minutes… et si les conditions sont stables comme ces derniers jours dans les alizés, je m’offre 1 heure 30 de sommeil. J’ai aussi mes alarmes avec la direction et la force du vent qui se mettent à beugler si il y a un changement. Il faut que je parvienne à plus dormir dans la journée, et je sens que ça vient. Je prends le rythme, mais il m’a fallu une grosse semaine. Je mange bien, navigue à ma main, et ne cesse de me dire de ne pas m’exciter en regardant les classements.

Le moment le plus fort, je dois avouer que ça a été la sortie du chenal. Du lourd ! C’est là que j’ai réalisé que tout ce monde m’observait. C’était dingue. Je ne savais plus où j’habitais. Je n’aurais jamais imaginé une telle émotion. Pour tout vous dire, j’étais terrorisé par tous ces gens m’encourageant, m’applaudissant. Lors du départ, j’avais l’impression d’être complètement largué, d’être mal réglé, de naviguer n’importe comment. Il m’a fallu un long moment pour m’extraire de ce moment dans le chenal.

Là, il faut que je vous laisse. Il y a un grain qui arrive et je dois être sur le pont car le vent est en train de monter.

Eric, à bord de COMMEUNSEULHOMME par 02°59 Nord et 29°58 Ouest