Bonjour à tous,

C'est avec cette merveilleuse phrase de Nelson Mandela que je me réveille et me couche tous les jours depuis jeudi dernier. Je suis désolé de ne pas vous avoir donné de nouvelles depuis, mais au cœur d'une bataille, on ne donne pas de nouvelle. On se bat. Merci à tous pour vos encouragements. Ils nous ont été très utiles. Maintenant que le ciel s'éclaircit et que nous trouvons des solutions, je peux vous raconter ces dernières 72 heures.

Nous arrivons jeudi dans la nuit devant Recife tout illuminée. Nous attendons le jour pour nous engager dans le port. Heureusement, car l'entrée est semée de filets et de barques de pêcheur. Dedel nous attend sur son petit Zodiac. Il a été dépêché par Ludo, un français installé au Brésil qui aide les bateaux de passage forcé. Dedel ne parle que Portugais. Il nous ouvre la route dans le port avec de grands gestes. Il y a de la houle et le vent souffle à 17-18 nœuds. Depuis hier, j'ai un mauvais pressentiment en pensant à notre arrivée et quand notre guide me demande par geste si je ne peux pas rabattre les outriggers je m'en veux d'avoir encore raison. Ma réponse négative ne lui fait pas plaisir. Mais quand je lui précise le tirant d'eau du bateau alors là, il blêmit vraiment. Intérieurement, je vire à la même couleur que lui. Dedel ne peut nous proposer qu'une solution : un quai abrupt entre deux bateaux de pêche derrière les cargos. Impossible pour nous. Notre gréement thonier nous interdit ce genre d'amarrage. Il nous faut un ponton ou une barge ou se mettre à couple d'un petit bateau. Il n'y a rien de tout cela à Recife. Nous échangeons longuement avec Ludo qui est à Rio, mais à distance, il ne peut rien pour nous. La seule solution, c'est de s'enfoncer plus dans la rivière ou le fond est incertain et mouillé. Nous avons deux petites ancres de sécurité à bord. Il va falloir faire avec. Surtout ne pas talonner ou s'échouer car la marée descend. Nous sommes fatigués et mouiller au milieu de la rivière au milieu des bateaux de pêcheurs ne nous enchante pas. Il faut dire que l' IMOCA n'est pas le meilleur support pour pratiquer le mouillage. Rien n'est prévu pour cela. 3 heures plus tard, nous sommes enfin crochés sur nos deux ancres au beau milieu de la rivière juste devant le centre ville de Recife. Ça n'a rien d'un mouillage habituel. Les habitants nous observent et nous les regardons avec autant de curiosité.

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Je fais très vite le point à l'équipe en leur écrivant ceci : "Ici a Recife le bateau est clairement en Danger. Le danger n'est pas immédiat, nous avons le temps de nous retourner, mais il n'est pas envisageable de le laisser longtemps à Recife. Il est sur ses deux ancres qui ne sont pas très lourdes au milieu de la rivière devant la ville. Les barques des pêcheurs et autres bateaux le rasent continuellement. Le fond semble bon, mais on ne le connaît pas. Il y a du vent et du courant. Les aussières s'enroulent autour de la quille. Les alluvions et la pollution vont vite abîmer la coque. Nous avons installé un gardien de nuit, mais il faut quelqu'un 24/24 pour le garder, car c'est un pactole mouillé à quelques encablures des favelas.
Il est donc urgent de lui faire prendre la mer."

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J'ai peur pour mon bateau. J'ai peur de le voir drossé contre le quai ou pillé la nuit. Ludo nous a prévenus, c'est très dangereux. Je me rends compte que la priorité, c'est de le mettre à l'abri. Rien n'est fait pour lui ici. Il ne pourra pas attendre que je me retape. D'autant que la capitainerie nous demande dès le samedi de nous déplacer car nous gênons le trafic maritime. Ils repassent tous les jours et nous mettent la pression. Et il n'y a pas d'autre solution à part reprendre la mer. Je ne suis pas en condition pour repartir et nous n'arrivons pas à trouver d'équipier pour convoyer le bateau. Toute l'équipe a beau se démener, Gaël, et même Matthieu le jour de son mariage, pas de piste pour un départ immédiat. De mon côté, mon bras me fait mal et je suis bien déprimé de cet arrêt forcé. Je commence à tirer les leçons de cette aventure et fais la liste des choses que je vais devoir améliorer dans mon fonctionnement pour aller au bout de notre objectif à tous : le Vendée Globe

Je prends donc la décision ce matin de reprendre la mer avec David. Nous n'avons pas le choix. Je suis passé aux urgences et ils m'ont donné des remèdes de cheval pour me soigner. Nous devons ramener le bateau coûte que coûte. Je ferai juste attention de ne pas trop tirer sur mon bras. Et puis...et puis les choses commencent à se débloquer il y a juste quelques heures.. On arrive enfin à trouver un équipier de confiance et Arthur, notre apprenti préféré, se libère pour venir nous prêter main forte. Tous les deux vont seconder David qui skippera le bateau jusqu'à Port-la-forêt. Merci à lui et aussi a Mathilde, sa compagne, qui était sensée être loin de son homme pendant 10 jours seulement. Ça sera finalement 2 longs mois.

Aujourd'hui, Ludo est avec nous. Il nous aide à gérer la navigation dans les méandres de l'administration brésilienne et à calmer la capitainerie. Nous ne sommes plus seuls. Nous avons bon espoir que le bateau s'élance pour la France mercredi ou jeudi, en espérant qu'il n'y aura aucun problème d'ici là. Dans une vingtaine de jours, il sera à sa place.

Je vous tiendrai au courant bien sûr. C'est une véritable aventure que je ne pouvais soupçonner ici au Brésil. Mais elle fait partie intégrante de ce type de projet. Nous en rigolerons bientôt tous ensemble, c'est sûr ! Enfin, je l'espère vraiment.

A bientôt

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